Le slogan « siamo tutti antifascisti » revient régulièrement dans les cortèges européens. Scandé sur des banderoles, collé sur des autocollants, repris sur les réseaux sociaux, il semble faire consensus. Mais que désigne-t-il exactement pour ceux qui étudient le fascisme comme objet historique ?
Antifascisti : un slogan né dans l’Italie des années 1920
Avant de devenir un cri de ralliement international, « siamo tutti antifascisti » est apparu dans un contexte très concret. L’Italie des années 1920 voyait monter le régime de Mussolini. Des groupes ouvriers, des militants communistes et des syndicalistes ont forgé cette phrase comme un mot d’ordre de résistance face aux chemises noires.
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Le slogan ne désignait pas une posture morale vague. Il renvoyait à un adversaire identifié : le Parti national fasciste, ses milices, sa violence politique. Chaque mot avait un référent précis. « Tutti » affirmait une solidarité de classe, « antifascisti » nommait un ennemi organisé.
En Italie, le 25 avril reste la date de commémoration de la fin du régime fasciste. En 2024, ce jour-là, la parole de l’intellectuel Antonio Scurati, auteur d’une biographie de Mussolini, a été censurée à la télévision publique italienne. Le slogan continue donc de circuler dans un pays où la mémoire du fascisme reste un terrain de conflit politique actif.
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Fascisme et usage inflationniste du mot : le problème soulevé par les historiens
Un point revient avec insistance chez les spécialistes du fascisme : le mot « fascisme » a perdu en précision ce qu’il a gagné en diffusion. Jean Sévillia, dans le Figaro Magazine, rappelle que le fascisme désigne historiquement des régimes bien précis. L’Italie mussolinienne, l’Allemagne nazie, certaines dictatures européennes de l’entre-deux-guerres.
Son emploi extensif pour qualifier tout désaccord politique brouille l’analyse historique. Cette « dilution » du terme participe d’une confusion entre droite conservatrice, extrême droite et fascisme. Elle rend plus difficile la compréhension des vraies continuités et ruptures avec les années 1920-1940.
Vous avez déjà remarqué qu’un débat politique peut déraper en quelques secondes dès que le mot « fasciste » apparaît ? C’est exactement ce phénomène que les historiens pointent. Qualifier de fasciste tout adversaire politique neutralise la valeur descriptive du terme. On ne sait plus si on parle d’un régime totalitaire historique ou d’un simple désaccord idéologique.
Antifascisme historique contre antifascisme contemporain : deux réalités distinctes
L’antifascisme des années 1930-1940 avait une dimension très concrète. En France, la SFIO (ancêtre du Parti socialiste) disposait de ses propres groupes d’autodéfense, les « Toujours prêts pour servir » de Marceau Pivert, pour se protéger contre les ligues nationalistes. La stratégie des fronts populaires, adoptée à l’échelle internationale, visait à fédérer des forces politiques diverses contre un fascisme organisé en partis et en milices armées.
L’antifascisme de la Résistance reposait sur un engagement physique face à un régime en place. Les résistants risquaient la déportation, la torture, la mort. Ce contexte n’a rien de comparable avec un slogan brandi lors d’une manifestation dans une démocratie libérale.
L’antifascisme contemporain, lui, opère dans un cadre différent. Il cible des mouvements politiques légaux, parfois au pouvoir (Viktor Orban en Hongrie, Giorgia Meloni en Italie). Ses méthodes oscillent entre manifestation de rue, action culturelle et confrontation directe. Mais le cadre juridique et politique a changé : les collectifs antifascistes font eux-mêmes l’objet de dissolutions par l’État, et sont ciblés par des dirigeants autoritaires.
- L’antifascisme historique combattait des régimes dictatoriaux installés, avec des milices armées et une répression d’État systématique.
- L’antifascisme contemporain s’oppose à des partis ou mouvements qui participent au jeu démocratique, ce qui change la nature de l’affrontement.
- Le glissement du mot « fascisme » vers un usage générique affaiblit la portée analytique du terme selon plusieurs historiens.

Slogan antifasciste et récupération politique : un détournement fréquent
Le slogan « siamo tutti antifascisti » a aussi été repris bien au-delà des cercles militants. Des personnalités politiques de gauche l’utilisent comme marqueur identitaire, parfois de manière stratégique. Jean-Luc Mélenchon a par exemple retourné des slogans adverses dans une logique de provocation politique assumée.
Le risque identifié par les historiens : transformer l’antifascisme en label moral plutôt qu’en analyse politique. Quand tout le monde se dit antifasciste, le mot perd sa fonction de distinction. Il devient un signe de reconnaissance plutôt qu’un outil de compréhension du réel.
En Suisse, le parlement bernois a cherché à interdire les groupements antifascistes, les considérant comme une menace à l’ordre public. Ce type de réaction montre que le slogan ne fait pas du tout consensus, contrairement à ce que suggère le « tutti ». L’antifascisme reste un terrain de conflit politique, pas un socle partagé.
Ce que le slogan antifascisti dit de notre rapport à l’histoire
Derrière la popularité du slogan se joue une question plus large : comment une société démocratique mobilise-t-elle sa mémoire historique ? Les historiens ne contestent pas la légitimité de l’antifascisme comme valeur. Ils interrogent la manière dont un mot chargé d’histoire est utilisé dans des contextes qui n’ont plus grand-chose à voir avec les années 1920-1940.
Le slogan a aussi connu une évolution linguistique. La version « tuttx antifascistx », féminisée et non binaire, portée notamment par des mouvements transféministes et antiracistes, montre que l’antifascisme se recompose en intégrant des luttes contemporaines. Cette transformation est documentée par des auteurs comme Constant Spina dans la revue La Déferlante.
- Les historiens demandent de distinguer entre l’antifascisme comme engagement historique et l’antifascisme comme posture morale contemporaine.
- L’usage inflationniste du mot « fascisme » rend plus difficile l’identification des vrais mécanismes autoritaires à l’œuvre aujourd’hui.
- La recomposition du slogan (versions inclusives, convergences avec d’autres luttes) témoigne d’une vitalité militante, mais aussi d’un éloignement du sens originel.
Le slogan « antifascisti » fonctionne aujourd’hui davantage comme un acte d’appartenance que comme une grille d’analyse. Les historiens ne disent pas qu’il faut cesser de l’utiliser. Ils rappellent que comprendre le fascisme exige un travail de définition que le slogan, par nature, ne peut pas accomplir.

